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Marcel Proust. L.A.S., Lundi [Versailles 5 novembre 1906, à Mme Anatole Catusse] ; 17 pages in-8 (deuil).

Très longue lettre, en partie inédite, où il est longuement question du partage des meubles de sa mère avec son frère, de l'aménagement de son appartement du boulevard Haussmann, et de la famille Daudet. Il évoque lecomportement de sa belle-sœur Marthe lors du partage : je ne doute pas un instant que la névralgie n'ait été absolument réelle, car elle est hélas terriblement névralgique [...] Mais je crois qu'à cette névralgie l'annonce et plus encore la vue de la tapisserie inespérée fera un bien décisif et la calmera d'une façon surprenante. Car jusqu'ici nul doute qu'en pensée elle ne s'escrime avec colère contre cette tapisserie : “un rat ! un rat !”. Et dès qu'elle sera sienne, comme il arrive pour toutes choses, elle lui apparaîtra pleine de douceur et de consolation. Si j'avais d'autres choses précieuses et peu encombrantes à lui envoyer, et d'autres choses très précieuses et encombrantes dont me charger, je ne doute pas que je n'aurais sur la marche de son affection névralgique une influence naïve et heureuse et qui laisseraient loin d'elle toutes les thérapeutiques. J'ai du reste fait ce que j'ai pu. En tout cas ne doutant pas de l'atmosphère agréable qu'apportera chez elle cette tapisserie de couleur douce et son sujet riant je souhaite que ce soit le plus tôt possible, car Robert, même si la tapisserie elle-même lui est égale, subira sans s'en rendre compte la douce influence d'une femme subitement convalescente ... Il est consterné d'apprendre qu'on parle de diphtérie, concernant sa nièce : cela me fait beaucoup de peine que cette petite où j'aime à penser que peut-être un peu de Maman et de Papa subsiste, commence si tristement la vie ... Interrompu par l'arrivée d'Antoine [Bibesco], qui lui pose mille questions sur ce qu'il faut envoyer au garde-meuble : en principe aucun meuble du petit salon de la rue de Courcelles qui tâcheront de figurer dans le petit salon du Bd Haussmann et le surplus dans ma chambre ou dans la petite chambre sur la cour. Aucun meuble du gd salon de la rue de Courcelles qui tâcheront de figurer dans le gd salon du Bd Haussmann. Le surplus en sera soigneusement gardé dans une pièce de réserve du Bd Haussmann de façon que si je ne peux pas coucher dans ma chambre, j'en puisse faire un 3e salon. [...] Provisoirement ma chambre reste ma chambre et héberge tous les meubles blancs ... Il évoque longuement les meubles des autres pièces, et ceux qu'il tient àgarder chez lui... Pour ma chambre j'aurais assez aimé garder mon lit de cuivre (celui de ma chambre) . Il souhaite aussi garder l'armoire à glace devant laquelle il voyait tous les jours sa mère. Le beau bureau de Papa, le portrait de Papa sont destinés à aller chez Robert. [...] De même le Govaert Flinck ira chez lui. Si vos yeux charmants et pour tant de raisons admirables se sont égarés sur les lavabos ! je préfère garder le mieux pour moi ... Il va distribuer quelques meubles à ses amis René Peter, Jean Blanc, Antoine... Je garderai toutes les photographies chez moi pour faire un choix, car je veux que mes grands parents, même leurs parents que je n'ai pas connus mais que Maman a aimés soient près de moi ... Il est encore question de tapis et de bronzes... Il reprend sa lettre pour parler des Daudet. Seraient-ils brouillés avec Mr Germain ? Déjà ? Lucien m'a écrit un mot vraiment adorable le lendemain du mariage de sa sœur, et depuis rien ! Je ne peux pas comprendre ce qui s'est passé. [...] aucune explication de Lucien, ni sur Lucien. [...] Je crois que Lucien que je n'ai pas été une seule fois assez bien pour recevoir depuis un an, aura cru que c'était parce qu'il m'ennuyait . Il a été blessé par un article de Léon Daudet parlant de cet abruti béat de Thomson : j'aime beaucoup les Thomson . Il revient sur le mariage d'Edmée Daudet et André Germain : Vous m'avez fait allusion à ce que Madame Germain avait été hostile au mariage. Je croyais le contraire. Je me rappelle toujours cette conversation dans le parc d'Évian où nous avons causé si tristement et si gaiement, si près de Maman que je ne devais plus revoir qui me reconnaissait à peine. Mais ce soir-là je ne savais encore rien et en vous quittant je lui ai raconté tout ce que vous m'aviez dit sur ce mariage qui l'a amusée beaucoup !

Estimation : 5 000 / 7 000 €

Vente du Lundi 20 avril 2009. Manuscrits, Autographes et Souvenirs historiques. Alde - Paris