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Théodore Géricault (1791-1824) L'artiste par lui-même, dit aussi Autoportrait de Géricault. Vers 1812

Huile sur toile (rentoilage) 27 x 22 cm, Au dos, sur le châssis, cachet de cire rouge de la collection Pierre Dubaut.

Provenance : - Figure très probablement dans la collection du romancier Alexandre Dumas fils (1824-1895), dès 1883.
- A peut-être figuré à la vente Dumas de 1892 (malgré des dimensions différentes) : « Géricault, Son portrait par lui-même. Toile. Haut., 30 cent. ; larg., 30 cent » (Catalogue des tableaux et modernes, aquarelles, dessins et pastels formant la collection de M. Alexandre Dumas, Tual et Chevallier, commissaire-priseur, Bernheim, expert, Paris, Hôtel Drouot, salles 8 & 9, 12-13 mai 1892, n° 56). Le tableau, selon une annotation manuscrite portée sur un exemplaire du catalogue conservé à l'INHA, aurait été retiré de la vente à 320 Francs pour être adjugé 2.350 Francs à la vente après décès (Succession Alexandre Dumas, Tableaux et objets d'art, Paris, 1896, n° 23)
. Or, le tableau vendu à cette occasion est tout autre et mesure 81, 5 x 65 cm. Il est conservé depuis 1912 dans les collections du Sterling and Francine Clark Art Insitute (Williamstown, Mass.) et n'est plus considéré comme une œuvre de Géricault (Bazin, t. II, 1987, p.330, n° 13 ; Grunchec, 1991, p.143, n° A. 146).
- Collection Pierre-Olivier Dubaut (1886-1968), dès 1934.
- Collection Maxime Dubaut (1920-1991).

Expositions :
- A sans doute figuré à l'Exposition des Portraits du Siècle (1783-1883)
ouverte au profit de l'œuvre [Société Philanthropique], Paris, École des Beaux-Arts, 25 avril 1883, n° 106 : « Géricault. Son portrait, Haut., 0m26 c. - Larg., 0m21c. Collection de M. Alexandre Dumas ».
- Cent ans de Portraits Français (1800-1900), Au profit de la « Société des Amis du Louvre », Paris, Bernheim-jeune, 15 octobre - 12 novembre 1934, n° 38 : « Géricault, L'Artiste par lui-même, Haut., 0m.27 ; Larg., 0m.22. Peint vers 1812 ». Appartient sans doute à Pierre Dubaut dès cette époque.
- Exposition Géricault, peintre et dessinateur (1791-1824), organisée au bénéfice de la "Sauvegarde de l'Art français", Paris, Galerie Bernheim-jeune, 10 mai - 29 mai 1937 (Introduction par le duc de Trévise, catalogue par Pierre Dubaut)
, n° 1, repr : « L'Artiste par lui-même (vers 1810)
. Toile. - 0m 27 - 0m 22. App. à M. P. Dubaut »

Bibliographie : - Maximilien Gauthier, Géricault, Paris, Braun et Cie, 1935, repr. pl.13 : « Portrait de l'artiste. Collection Pierre Dubaut ».
- Jacques de Laprade, « Une magnifique exposition d'œuvres de Géricault organisée par la "sauvegarde de l'art français" » Beaux-Arts, n° 228, 14 mai 1937, p.8.
- Anonyme, « Chronache parigine », Emporium, juillet 1937, p.385, repr.
- Ernest Goldschmidt, Frankrigs Malerkunst, Copenhague, 1938, p.75.
- Pierre Courthion, « Passage de Géricault », Minotaure, Paris, nos 12-13, mai 1939, p.22, repr. « Portrait de Géricault par lui-même, vers 1810 (Collection Pierre Dubaut) ».
- Lorenz E. A. Eitner, The Work of Théodore Géricault (1791-1824), In Partial Fulfilment of the Requirements fort the Degree of Doctor of Philosophy, University of Princeton, vol.2, septembre 1951, p.475, n° 173 : « (1810-1814). Self-Portrait. Oil on canvas ; dimensions not know. Collection Dubaut (Paris)
» ; vol.3, repr fig.2.
- M. Masciotta, Portraits d'artistes par eux-mêmes, XIVe - XXe siècles, Milan, Electa, 1955, p.19, n° 135 : « Géricault, Portrait par lui-même, Paris, collection P. Dubaut », repr.
- George Oprescu, Théodore Géricault, Bucarest, 1962, repr. pl.1.
- Antonio Del Guercio, Géricault, Milan, Edizioni par il Club del libro, 1963, repr. après la p.128 : Autorittatto giovanille, Parigi, Coll. P. Dubaut ».
- V. N. Prokofiev, Théodore Géricault, 1791-1824, Moscou, 1963, p.160, repr.
- Philippe Grunchec, Tout l'œuvre peint de Géricault, introduction de Jacques Thuillier, Paris, Flammarion, 1978, p.100, n° 93, repr : « Géricault, (1812-1816)
. Portrait de Géricault par lui-même, huile sur toile, 27 x 22 cm, Paris, collection particulière ».
- Lorenz Eitner, « Tout l'œuvre peint de Géricault ... by Philippe Grunchec », The Burlington Magazine, CXXII, n° 924, mars 1980, p.206 : « (93)
The so-called Self-Portrait, formerly in the collection of P. Dubaut, Paris, appears to me to be quite unrelated to Géricault's style, despite its slight resemblance to a wash drawings in the Musée Bonnat, Bayonne (Inv.2041) that may be a self-portrait ».
- Lorenz Eitner, Géricault, His Life and Work, Londres, Orbis Publishing, 1983, p.325 note 52 : « Despite its - superficial - resemblance to the drawing [Musée Bonnat], the so-called Self-Portrait in oil, in the collection of the late P. Dubaut (Grunchec, n° 93), is in my opinion not by Géricault ».
- Germain Bazin, Théodore Géricault. Étude critique, documents et catalogue raisonné, t. II, L'œuvre, période de formation, Paris, Bibliothèque des arts, 1987, pp.327-328, n° 8, repr. : « Auteur inconnu, Portrait d'homme, situation actuelle inconnue » ; p.330, sous le n° 13.
- Philippe Grunchec, Tout l'œuvre peint de Géricault, introduction par Jacques Thuillier, Paris, Flammarion, 1991 [édition de 1978, revue et augmentée], p.100, repr, p.101, n° 93 « Géricault, (1812-1816). Portrait de Géricault par lui-même, huile sur toile, 27 x 22 cm, Paris, collection particulière ».

Examens scientifiques :
- Tableau examiné par Lumière Technology en juin 2009. Examen photographique multispectral à 240 millions de pixels : Couleurs D65, Lumière rasante ; Reflectographie Ultraviolet ; Reflectographie Fausses couleurs ; Reflectographie Fausses couleurs inversées ; Reflectographie Infrarouge 900nm & 1000nm, Emissio Infra Rouge, Radiographie au Rayons X.
- Nettoyé par Mme Laurence Baron-Callegari en 2009.
- Cette œuvre sera incluse dans le Catalogue raisonné des tableaux de Théodore Géricault, actuellement en préparation par M. Bruno Chenique.

Notes: À la suite d'une longue et douloureuse maladie Géricault mourrait à l'âge de 32 ans. Sa face émaciée, moulée en plâtre, fut rapidement commercialisée et devint le symbole même du martyre de l'artiste romantique. Dès 1836, un exemplaire de ce masque mortuaire fut même acquis par le musée de Rouen et figura aux cymaises de sa quatrième exposition annuelle. Bien avant Van Gogh, le mythe de l'artiste maudit s'était donc emparé de la vie, du célèbre auteur du Radeau de la Méduse pour en célébrer les aspects les plus tragiques. Dès lors, donner à voir un tout autre visage de Géricault, rayonnant de jeunesse et de vie, devenait une mission impossible, pire une trahison de son génie (un peu comme Van Gogh que l'on a parfois bien du mal à imaginer sans son oreille sanglante).

N'en déplaise au mythe, Géricault fut aussi un jeune homme en bonne santé, comme l'attestent plusieurs de ses contemporains et biographes. En 1861, Chesneau pouvait affirmer : « Tous ceux qui l'ont approché ont conservé pour lui un sentiment profondément empreint de vénération. Autour de son front rayonnait une sorte de prestige dont ses portraits ne donnent nullement l'idée. A toutes les qualités d'un réformateur, la décision, la puissance, la sincérité, Géricault joignait un don particulier de séduction irrésistible. Je tiens d'un ami de sa jeunesse que, lorsque la rencontre d'une personne de sa connaissance le tirait de son rêve habituel, il avait dans la voix en revenant à lui et en disant ces simples morts : Ah ! bonjour, un accent si cordial et si doux, qu'on en gardait au cœur une chaude impression pour le reste du jour. Le nègre Joseph qui a posé pour lui bien souvent ne parle jamais du peintre, après bientôt quarante ans, qu'en l'appelant respectueusement Monsieur Géricault. Géricault était littéralement un charmeur ».

Quelques années plus tard, Clément pouvait ajouter : « Au dire des contemporains de Géricault, ses portraits ne donnent de lui qu'une idée très imparfaite. Les uns le représentent tout jeune, flatté ou plutôt atténué et enjolivé ; d'autres, lorsque la maladie avait déjà cruellement exercé ses ravages. Il était blond ; la barbe avait même une teinte rousse assez prononcée. Sa tête était bien construite, régulière et très noble. La mâle énergie du visage était tempérée et embellie par une expression très marquée de douceur : comme illuminée par un rayon vif de son âme affectueuse et chaude ; ses yeux surtout, pleins d'éclairs et de caresses, avaient un charme irrésistible. Plutôt grand que petit, il avait une stature forte et svelte ».

D'autoportrait de Géricault, Clément ne connaissait malheureusement qu'une seule œuvre, celle réalisée vers 1809-1810, alors qu'il était l'élève de Carle Vernet : « Quoiqu'il n'ait jamais particulièrement réussi dans ce genre, de très-bonne heure Géricault s'essaya au portrait. Pendant un de ses séjours à Mortain, il fit le sien en quelques heures, dans de petites dimensions et sur papier verni. Sa famille possède encore cette précieuse peinture. Il est représenté âgé de dix-huit ou dix-neuf ans, encore complètement imberbe. La physionomie est très noble, avec toute la grâce de la première jeunesse ; le regard est fier et plein de feu, une luxuriante chevelure couronne cette belle et aimable tête ; l'ensemble a le naturel et la distinction qui le caractérisaient à un si haut degré ».

On surprend Clément en flagrant délit de rhétorique négative. De l'absence, relative et supposée du genre portrait dans l'œuvre de Géricault, il y décrète son échec où, bien au contraire, on le sait, il excella, comme le soulignèrent Pinset et Auriac dès 1884 : « On a prétendu, on nous a soutenu à nous-mêmes que Géricault n'était pas un portraitiste, et qu'il était impossible de le comprendre dans une Histoire du portrait : c'est une erreur profonde et absolue ». Ajoutons que l'erreur est encore grossière puisque dès 1812 le jeune Géricault, preuve manifeste de son intérêt pour le genre, avait conçu son premier envoi au Salon comme un véritable Portrait équestre de M. D[ieudonné] (plus connu sous le nom d'Officier de chasseurs, musée du Louvre). A la décharge de Clément, signalons que ce dernier ne connaissait pas les portraits des Enfants Dedreux (ancienne collection Pierre Bergé et Yves Saint Laurent), le Portrait de Louise Vernet (musée du Louvre), le Charpentier de La Méduse (Rouen, musée des Beaux-Arts), le Portrait de Vendéen (musée du Louvre), la Vieille Italienne (Le Havre, musée Malraux), sans parler des cinq monomanes, qu'il mentionne mais sans jamais les avoir vus.

Si un autoportrait a pour fonction de représenter les traits essentiels d'une physionomie, ce que Taine appellera le caractère dominateur, force est d'avouer que l'autoportrait de Géricault des anciennes collections Dumas et Dubaut a ceci de paradoxal : l'image est si séduisante qu'elle vient heurter notre méconnaissance de la psychologie du jeune élève de Guérin. Une fois encore, l'histoire de l'art n'a voulu retenir de Géricault que le drame et non le bonheur de vivre. Clément, pourtant, s'y essaya avant de retomber dans le pathos : « On s'arrête avec plaisir à ce premier moment. A la fleur de l'âge Géricault était heureux. Une vie pleine de promesses s'ouvrait devant lui. Il aimait la gloire et il s'était préparé à la conquérir par les plus sérieux efforts. Il n'était entravé par aucune de ces difficultés matérielles qui gênent l'essor du talent, qui inquiètent, qui détournent du but les plus fermes esprits. […] Souple, élégant, rompu à tous les exercices du corps, il était d'un extérieur accompli. Son visage, sans être d'une régularité remarquable, était sympathique au plus haut degré. Il était bon musicien et chantait d'une manière agréable. D'une force peu commune, il se livrait au plaisir avec l'ardeur de sa nature et de son âge. […] Je n'oserais dire cependant que, même à cette première heure de jeunesse, de plénitude, d'épanouissement, où il nourrissait les plus vastes espérances, où il visait un but élevé qu'il se sentait capable d'atteindre, son bonheur fût complet et que ses souhaits fussent remplis. Il était souvent triste, sombre, absorbé ».

C'est très probablement en 1812 qu'il convient de placer cet extraordinaire autoportrait, l'année de son premier envoi au Salon en tant qu'élève de Pierre Guérin. Un superbe dessin que conserve le musée Bonnat à Bayonne est sans doute préparatoire à ce tableau peint sur une toile à la trame épaisse et visible. L'œuvre est à la plume et au lavis de bistre et représente le jeune Géricault en buste, la tête tournée vers la droite.

Les cheveux sont épais, telle la crinière d'un fauve ou d'un véritable dandy (on sait par ailleurs qu'il prenait grand soin de ses cheveux, allant même, pour les friser, jusqu'à se faire des « papillotes »). Outre cette « crinière », quatre éléments essentiels sont encore communs au dessin et à l'huile sur toile : les favoris, une grande oreille quelque peu décollée, une bouche sensuelle et ce procédé, si géricaldien, de laisser toute une partie du visage dans l'ombre.

La gamme chromatique de cet autoportrait peint va du bleu-gris aux camaïeux de brun. Les passages de l'ombre à la lumière sont renforcés et magnifiés par des touches de blanc (le col) de rouges (les lèvres, l'intérieur de l'oreille) et de roses d'une extrême sensualité. Tout le génie du « clair-obscuriste », pour reprendre l'expression de Clément, que Géricault devait exprimer dans son Radeau de la Méduse, est déjà présent dans cet autoportrait, comme il l'était dans les intérieurs sombres des écuries peintes dans les années 1811-1814. On retrouve souvent, dans la retranscription des sols et de la paille de ces dernières toiles, la matière onctueuse de l'autoportrait, la ductilité de l'huile, associée à des touches volontaires, des coups de brosses laissés apparents et de multiples rehauts colorés. Ce qu'a fait Hals en toute jovialité, pouvait écrire Pierre Courthion en 1947, « Géricault le reprend avec mune autre exigence : empâtements, balafrures, matières remuées, cette touche précisément, c'est sa marque vivante, le signe distinctif de sa personne» .La pâte et le modelé quasi sculptural de cet autoportrait de Géricault, évoque encore la peinture de Rembrandt mais aussi, pour la jouissance de la couleur et de la matière, celle Rubens. En contemplant cette belle effigie volontaire, on comprend mieux le surnom dont on affubla le jeune artiste dans l'atelier de Guérin : « Il aimait les tons frais et roses du grand peintre d'Anvers. Il empâtait beaucoup, et ses camarades l'appelaient "le pâtissier". Isabey, le père, avait fait une variante et le nommait “le cuisinier de Rubens”».
Bruno Chenique
Docteur en Histoire de l'art
Ancien pensionnaire à la Villa Médicis (Rome) et au Getty Research Institute (Los Angeles)
Membre de l'Union française des experts.

Vente du Samedi 22 août 2009. Tableaux et Sculptures XIXe et XXe Siècles. Artcurial Deauville - 14800 Deauville. Cabinet TURQUIN MAUDUIT. Pour tout renseignement, veuillez contacter la Maison de Ventes au 02 31 81 81 00.

Un autre Autoportrait de Géricault :

Gericault_autoportrait

Théodore Géricault, Autoportrait