13

Pierre-Paul Rubens (Siegen 1577-Anvers 1640) Le sommeil de Pan. photo Camard & Associés

d'après un marbre attribué à Montorsoli Sanguine et rehauts de craie blanche sur papier beige 43 x 26,5 cm Papier filigrané (une sorte de R surmonté d'une forme, sur deux pontuseaux). Pliures. Deux taches grises sur le ventre (diamètre environ 1 cm). Estimation : 120 000 - 150 000 €

Provenance : - ancienne collection de Sir Charles Greville, son cachet au verso (L.549) ;

- ancienne collection Earl of Warwick, son cachet en bas à droite (L.2600) ; sa vente, Londres, Christie's, Manson and Woods, les 20-21 mai 1896

- ancienne collection Jules Augry (qui fut directeur de la Galerie Georges Petit)

Notre dessin, inédit, est à rapprocher d'une autre copie par Rubens du marbre attribué à Montorsoli (vers 1507-1563), vu sous un autre angle (anciennement au palais Barberini, la sculpture est actuellement conservée au City Art Museum de Saint-Louis, Missouri). Il s'agit d'une contre-épreuve à la sanguine, largement reprise et enrichie de lavis et de gouache, qui faisait également partie des collections Greville et Warwick (maintenant conservée à la National Gallery de Washington). Le dessin de Washington représente donc le motif du marbre de Montorsoli, un Pan couché en ronde-bosse, vu sur le côté, en sens inverse de la sculpture originale. Burchard et d'Hulst (Rubens Drawings, Bruxelles, 1963, n° 161) datent la contre-épreuve sous-jacente au dessin de Washington du séjour de Rubens en Italie, entre 1601 et 1608, tandis que madame Logan évoque la possibilité d'une datation plus tardive, peut-être d'après des dessins de Poelenburgh (gravés par Jan de Bishop), vers 1630 (voir A.M. Logan, compte-rendu de « Rubens-selected Drawings » par Julius S. Held, dans « Master Drawings », volume 25, n° 1, 1987, note du catalogue n° 40, p. 69). Cependant, la précision du rendu anatomique dans notre dessin de Rubens laisse perplexe face à la synthétisation induite par une copie d'après une oeuvre interprétée, en gravure ou en réduction.

D'autre part, notre dessin représente le Pan endormi vu par les pieds, dans le sens de la longueur. Cet angle de vue surplombant, donnant une vision inhabituelle et originale de la sculpture, s'explique si le dessinateur domine le motif du regard. Compte tenu du format du bloc de marbre - une figure grandeur nature en longueur posée sur le sol, comme un sarcophage antique -, Rubens devait s'être placé debout au pied de l'oeuvre.

Lors de son voyage en Italie, Rubens prit un soin particulier à étudier les antiques, comme le Sénèque qu'il dessina sous six angles différents. Il continua à copier les antiques qu'il pouvait voir lors de ses divers voyages en Europe, ou ceux dont il fit l'acquisition. Rubens avait dans sa maison un cabinet particulier où il conservait précieusement ses dessins d'après l'antique et ses dessins de grands maîtres : le Cantoor. Seuls quelques proches et élèves privilégiés avaient accès à ce trésor jalousement gardé (voir K. Lohse Belkin et F. Healy, « A house of art : Rubens as a collector », Anvers, 2004). Rubens, collectionneur insatiable, s'entoura d'antiques ou de représentations d'antiques, dont il décorait sa maison d'Anvers. C'est ainsi qu'il acheta en 1618 à Dudley Carlton un ensemble important que ce dernier avait acquis à Venise (voir K. Lohse Belkin et F. Healy, « A house of art : Rubens as a collector », Anvers, 2004). Rubens rédigea un traité, « De imitatione Statuarum », non publié de son vivant, que Roger de Piles édita en 1708 dans son « Cour de peinture par principes », où il affirme qu'il est nécessaire de comprendre l'art de la sculpture antique pour atteindre la perfection en peinture (voir A.M. Logan, « Peter Paul Rubens, the drawings », Metropolitan Museum, New York, 2005, p.115). La connaissance de la sculpture copiée doit devenir si parfaite qu'on ne doit plus sentir la pierre dans le motif repris, afin de lui redonner vie. Comme pour ses plus célèbres copies d'antiques, Rubens étudie donc le Pan endormi sous plusieurs angles.

Cette sculpture, peut-être exécutée vers 1533 par Montorsoli, fut au temps de Rubens tour à tour attribuée à Michel-Ange ou considérée comme un antique. Sa force d'évocation dût impressionner au plus au point Rubens pour qu'il en fasse des copies sous toutes les coutures. Rubens put voir le marbre du Pan endormi en Italie, où il séjourna entre 1601 et 1608. Cette oeuvre était regardée au début du XVIIe siècle comme pouvant être un antique.

La critique moderne l'attribue à Giovanni Angelo de Montorsoli (vers 1507-1563). Elève d'Andrea Ferrucci, il travaille pour Michel-Ange, en particulier à la sacristie de San Lorenzo, où il sculpte la statue de saint Côme. Il restaure pour le pape Clément VII des antiques, dont le célèbre Laocoon. Il est appelé également à Naples, Volterra et Messine, s'illustrant dans la sculpture funéraire. En Sicile, il travaille à la cathédrale de Messine et réalise dans cette ville deux fontaines importantes. On peut envisager que le Pan endormi soit une figure destinée à orner une fontaine, l'ouverture de l'outre sur laquelle s'appuie Pan ayant été évidée. La conjonction de cette hypothèse aux influences michelangelesque et antique sensibles dans la figure du Pan endormi amena la critique à attribuer ce marbre à Montorsoli.

Le professeur Jeremy Wood, sur la base d'une photographie, a reconnu en ce dessin une copie entièrement de la main de Rubens d'après une sculpture en marbre attribuée à Montorsoli. Nous le remercions pour son aide. Le professeur Wood prévoit de présenter ses recherches sur ce dessin dans sa future publication (prévue en 2011) du volume XXVI-III du « Corpus Rubenianum Ludwig Burchard », dans le segment consacré aux « Copies et adaptations d'après les artistes de la Renaissance et des époques postérieures », divisé en trois parties. La première, sur « Raphael et son école », vient d'être publiée (janvier 2010) ; la seconde, sur « Titien et les artistes d'Italie du nord », sortira en octobre 2010 ; la troisième, « Léonard de Vinci, Michel-Ange et les artistes d'Italie centrale », est prévue pour 2011.

Camard & Associés. Tableaux Modernes et sculptures. Mercredi 09 juin à 14h30. Drouot Richelieu - Salle 14. EMail : infoventes@camardetassocies.com Tél. : 01 42 46 35 74