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Henry Füssli, Le Cauchemar, 1782, Detroit, Institut of Arts © The Bridgeman Art Library

Dès le mois de septembre et jusqu’en janvier 2011, le musée du Louvre met à l’honneur le XVIIIe siècle avec une série de quatre expositions : Musées de papier ; L’Antiquité en livres, 1600-1800; Le Louvre au temps des Lumières, 1750-1792; L’Antiquité rêvée. Innovations et résistances au XVIIIe siècle et Messerschmidt.

L’exposition phare L’Antiquité rêvée. Innovations et résistances au XVIIIe siècle, illustre, à travers un choix de plus de cent cinquante œuvres majeures, la naissance du mouvement dit « néoclassique », qui, au XVIIIe siècle, a porté de nouveau l’Europe vers la redécouverte de l’Antiquité. Prenant le contrepied des inventions formelles du goût rocaille parisien qui avait irrigué tout le continent, ce renouveau stylistique s’empara aussi bien des arts plastiques que de J’architecture et des arts de vivre, stimulé par les avancées de l’archéologie et les débats académiques. Des bustes drapés à la romaine aux motifs décoratifs tirés des vases grecs, l’antique fait désormais fureur dans les milieux éclairés qui commentent à travers toute l’Europe les traités de Winckelmann, les estampes de Piranèse et commandent de Londres à Saint-Pétersbourg des demeures en forme de temple.

Toutefois, dès les années 1760, s’élèvent diverses propositions alternatives, nourries d’autres sources anciennes, contre-courants regroupés dans l’exposition sous les noms de « néo-baroque » et de «néo-maniérisme » et de quête du «sublime ». De Rome à Edimbourg, de Stockholm à Paris, les artistes manifestent leur singularité en exprimant leur vision d’une antiquité rêvée, moins archéologique, quitte à la justifier par des emprunts à la Renaissance, au XVII” siècle voire au Moyen-âge, synonyme d’antiquité nationale. Des fantaisies virtuoses d’un Fragonard aux fantasmes d’un Füssli, l’inspiration antique sert de prétexte à toutes les audaces.

Le dernier quart du siècle voit pourtant s’affirmer durablement un langage plus universel qui se radicalise sous l’égide de valeurs héroïques, illustrées dans l’exposition par les thèmes du triomphe de Mars, du Grand homme, de l’apologie de la Vertu, et du corps magnifié. Ces sections regroupent des chefs-d’œuvre de David, de Sergel et de Canova, autant de meubles, de projets d’architectures, de toiles monumentales et de grands marbres qui manifestent les aspirations nouvelles d’une société européenne à la veille de l’embrasement révolutionnaire.

Le propos de l’exposition

Face, et souvent en réaction aux grâces de l’art rocaille dont Paris fut un des grands centres de promotion au début du XVIIIe siècle, les manifestations d’un goût nouveau pour l’art antique furent précoces et variées, dès les années 1720-1730, en Angleterre et en Italie. L’exposition traite, sur un mode dialectique, de la variété des formes esthétiques et intellectuelles qui ont suscité cette éclosion et du développement de cette esthétique régénérée.

Sans viser l’exhaustivité, l’exposition s’articule autour de trois thèmes qui s’enchaînent chronologiquement.

Le goût pour l’art classique 1730 -1770

De façon contradictoire ou passionnée, l’Europe s’est progressivement ressourcée à l’antique. D’abord à travers la sculpture et notamment avec Bouchardon, créateur majeur qui a su, avec une économie de moyen remarquable, synthétiser une approche naturaliste et l’héritage de l’Antiquité.

Les académies et les cercles intellectuels, menés par des personnalités comme Winckelmann, Caylus, Diderot et Cochin, reprennent, pour l’exalter ou la critiquer, cette nouvelle exigence d’orthodoxie antique. L’Europe discute de la perfection des vestiges antiques exhumés, confronte Rome et Athènes, et s’ingénie parfois à recréer leurs chefs-d’œuvre disparus.

Vers 1 760, en peinture et en sculpture, un vocabulaire à l’antique se forge de façon cohérente, souvent inspiré de l’expérimentation antiquisante antérieure de Nicolas Poussin au XVIIIe siècle, entre Rome, Paris, Londres et Saint-Pétersbourg. Ses principaux artisans se nominent Mengs, Batoni, Hamilton, Greuze, Falconet, Pajou, Clodion... Ce vocabulaire ne s’énonce pas seulement par des œuvres d’art exceptionnelles, mais s’exprime également par un art de vivre.

Les arts décoratifs illustrent, en effet, cette invasion du cadre de vie par l’exigence antique ; à Paris notamment, le « goût la grecque » est prédominant dans les années 1760 (Le Lorrain, Leleu ou Vien) mais, de Parme à Varsovie, le reste de l’Europe est également touché. De même, l’architecture se réforme de façon exemplaire, sous l’impulsion de visionnaires comme le graveur Piranèse, et aboutit à la réalisation de bâtiments ambitieux, ouvres de Chambers, Soufflot ou Robert Adam.

Résistances 1760-1780

Cet attrait pour l’antique sans cesse plus exigeant ne couvrit pas de sa seule voix l’Europe de la seconde moitié du siècle. La deuxième section de l’exposition met l’accent sur trois principaux contre-courants qui, à partir des années 1750- 1760, vont contrebalancer cet engouement.

Tout d’abord un courant peu exploré, que nous qualifierons de « néo-baroque », prend sa source dans un intérêt renouvelé pour les grands représentants du baroque : Bernin, Pierre de Cortone, et leurs fastueux héritiers, Tiepolo et Francesco Solimena. Ce courant s’épanouit à partir de Rome et de l’Italie (Mengs et Gandolfi) et touche d’abord la France (Fragonard, Doyen, Pajou), puis l’Espagne qui a recueilli, avec Giaquinto et Tiepolo, les derniers représentants du baroque (Luis Paret. Goya), jusqu’à l’Angleterre.

Une autre alternative, le « néo-Maniérisme », se fait jour à partir du milieu du siècle et regarde vers les grandes réussites de la Renaissance et du seizième siècle qui s’inspiraient pourtant elles-mêmes de l’antiquité. Certains artistes vont regarder à nouveau Correggio et Giambologna, Giulio Romano ou Jean Goujon et créer des oeuvres moins soucieuses d’expressivité déclamatoire ou d’exemplarité rigoureuse que de virtuosité sinueuse (Batoni, Julien de Panne, Cades, Nollekens. Deare, Caffieri, Allegrain, et jusqu’au jeune David).

La dernière alternative à. l’art antique est sans doute la plus riche d’avenir : le courant « gothic » ou « sublime ». Inspiré des théories du philosophe Edmund Burke, il s’épanouit surtout à partir de l’Angleterre et des artistes nordiques rassemblés à Rome et renvoie vers l’Europe du nord un vaste répertoire de fantômes, de furies et d’ombres échappant à la rationalité classique (Füssli, Barry, Sergel, Banks, Desprez).

Néo-classicismes 1770 - 1790

La dernière section de l’exposition aborde, en quatre mouvements, diverses tendances du néo-classicisme marmoréen «triomphant» des années 1780, à travers le prisme du goût martial présent aussi bien dans l’espace urbain que dans le décor intérieur, de l’exemple des grands hommes, du culte de la Vertu et de l’exaltation des corps héroïques (Sergel, Houdon, Schadow, Julien, Canova, Ledoux, David, Drouais, Regnault, Wright of Derby...).

Loin de vouloir recenser tous les artistes importants ou l’ensemble des propositions esthétiques de l’Europe du XVIIIe siècle, cette sélection d’environ cent cinquante œuvres marquantes voudrait surtout souligner la quête de renouvellement intense qui anime les créateurs de cette période, fascinés par les diverses tentatives de reformulation épurée de l’antique ou à l’inverse soucieux de s’affranchir de l’archéologie au bénéfice de visions plus singulières d’un monde rêvé.

Du 2 décembre 2010 au 14 février 2011. Musée du Louvre, Hall Napoléon