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Danielle Elisseeff devant Saint Georges terrassant le dragon de Michel Colombe, musée du Louvre © Musée du Louvre/ A. Mongodin

Depuis des siècles, fascinée par la Chine, sa culture, sa philosophie, ses systèmes sociaux si différents des nôtres, l’Europe a tenté de s’approprier les idées dans lesquelles elle pensait se reconnaître, les motifs artistiques qui flattaient son oeil avide de nouveautés, tel le dragon. Pourtant, ce dernier, incompréhensible pour un esprit centré sur la figure humaine, fut perçu dans sa « difformité », ne pouvant qu’incarner le mal. Rencontrer et comprendre une civilisation dans ce qu’elle a de radicalement étranger à notre mode de pensée implique de s’engager sur des chemins inconnus et d’accepter la découverte, sans la fantasmer ni forcer le rapprochement avec notre propre culture.

C’est à cette incursion que nous invite Danielle Elisseeff, à travers la notion la plus essentielle et pourtant la plus longtemps méconnue de la pensée chinoise : la transformation, qui pose en principe que la vie – dont la mort ne constitue que l’un des aspects – se traduit par un changement incessant. Depuis le deuxième millénaire avant notre ère jusqu’à aujourd’hui, multiples ont été les représentations mettant en images cette idée qui tente de donner forme à ce qui, précisément, n’en a pas dans la durée.

Les hybrides ? Ils foisonnent, ils nous entourent. Nous-mêmes sommes des hybrides, produits d’innombrables croisements engendrant à leur tour bifurcations et transformations. Pourquoi, dans ces conditions, parler plus particulièrement d’hybrides chinois ?

Parce que la Chine reprend dans le monde, sous nos yeux, la place qui était la sienne il y a quelque dix siècles. À l’époque, bien avant que les Mongols ne conquièrent en 1279 l’ensemble de cet empire plus que millénaire et ne s’installent pour près de quatre-vingt-dix ans sur le trône du Fils du Ciel, la diffusion des produits chinois pesait déjà de tout son poids sur l’espace euro-asiatique : un poids si lourd que plusieurs historiens songent à lui attribuer aujourd’hui un rôle dans le développement économique de l’Europe occidentale, dès la fin de notre Moyen Âge.

Il se trouve, de plus, qu’en Chine des objets témoins d’un passé très ancien portent nombre d’images surprenantes : douées d’une force irrépressible, celles-ci disent de possibles croisements, la rencontre et la transformation des êtres, tels que les hommes d’autrefois les percevaient, quand ils regardaient le monde sans le secours d’aucun microscope, d’aucune lunette astronomique, d’aucun satellite.

Au fil des siècles, nombre de ces représentations disparurent, vidées de leur sens que plus personne ne comprenait. Mais certaines parvinrent à perdurer, à évoluer, à se faire accepter de génération en génération, si bien qu’aujourd’hui comme hier, par des voies multiples et détournées, elles continuent à nous séduire pour nous emporter vers leur berceau : le royaume des idées. Danielle Elisseeff

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Fuxi et Nüwa, couleurs sur toile, Astana (Xinjiang), époque des Tang (618-907). Urumqi : Musée de la région autonome ouïgoure du Xinjiang, pièce classée « trésor national ».

Se transformer ou disparaître : la résistance du dragon. Lundi 16 mai à 19 h

À quoi servent les hybrides dans une société avancée ? Soudain dépossédés de leurs pouvoirs magiques et de leur faculté à muer, ils se figent, mais dans leur apparence seulement – ce qui en fait des symboles immédiatement reconnaissables par le plus grand nombre. Désormais, leur mutation est à chercher ailleurs, dans les textes. Ils deviennent des personnages littéraires. Dans le même temps, la pensée bouddhique se diffuse, obligeant les penseurs chinois à réviser en profondeur leurs conceptions de l’univers et les processus de la transformation. Pourtant, le choc des mentalités semble cette fois encore se résoudre dans la mutation : le panthéon taoïste emprunte au panthéon bouddhique son sens de l’image tandis que le moine Bodhidharma adopte une forme physique, certes humaine, mais étrangement déformée.Fidèle à la pensée qui l’a vu naître, seul le dragon est pur hybride, apparaissant encore et encore au fil des siècles. Même le bouddhisme ne parvient pas à le faire disparaître, tandis qu’il se combine désormais avec l’image indienne du serpent et se trouve ainsi renforcé dans son caractère bienfaisant.

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Peinture murale funéraire représentant des animaux mythiques, Cixian (Hebei), tombe de Ruru , vers 300. In situ, pièce classée « trésor national ».

Muer sans limites et explorer tous les possibles. Jeudi 19 mai à 19 h

Tout au long du IIe millénaire, on assiste à la survie plus ou moins évidente des hybrides, inventions savantes qui continuent d’exprimer la quête de sens des hommes face au monde qui les entoure et aux cycles de la vie et de la mort. Certes, leur forme se trouve désormais consacrée à travers les mots et leur écriture, au détriment parfois des images ; mais le phénomène d’hybridation et de mutation ne trouve alors plus aucune limite.Cette perte de contrôle se retrouve jusque dans la production artistique contemporaine, où les artistes tentent « tous les possibles », quitte à choquer : leur but est de révéler, au-delà des mots, tant les mutations sociales et culturelles que celles qui se cachent dans le coeur des individus. En posant son regard aigu sur l’art chinois du XXIe siècle, Danielle Elisseeff révèle une ultime tentative d’adaptation d’un étrange hybride chinois absorbant la pensée chrétienne et la figure de Jésus.

La mutation au bout du pinceau. Rencontre-démonstration avec Ye Xin, artiste calligraphe. Lundi 23 mai à 19 h

Cette dernière conférence sera une mise en abyme de l’hybridation perpétuelle. Danielle Elisseeff invite le peintre calligraphe Ye Xin à la rejoindre sur scène pour établir un dialogue entre ses propres mots et les traits tracés par l’artiste.Né en 1953 à Pékin, Ye Xin est à la fois diplômé des Beaux-Arts de Pékin (1982) et de l’université Paris-Sorbonne où il a soutenu une thèse d’histoire de l’art sur « La conscience de l’écriture dans le langage pictural : de la tradition chinoise à l’esprit contemporain occidental » (1995). Maître de conférences en arts plastiques à l’université de Paris 8, il mène une carrière internationale et certaines de ses expositions l’ont déjà conduit à participer à des créations scénographiques. Ainsi serons-nous conviés à comprendre la mutation dans ce qu’elle a de continuité savante et de pensée spontanée. À la parole de la conférencière répondra le geste de l’artiste.En effet, la calligraphie chinoise concentre toutes les hybridations : l’évolution de ses caractères offre des métamorphoses graphiques et signifiantes qui s’articulent autour de plusieurs stades chronologiques, eux-mêmes révélateurs des sursauts historiques et culturels de la civilisation chinoise.Filmé en direct sur la scène de l’auditorium, Ye Xin révélera à l’encre et aux pinceaux ces hybrides vivants et pourtant vieux de trois mille ans, toujours capables de muter.