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Commode tombeau en sarcophage. Attribuée à Joseph Poitou et Charles Cressent. Fin de l'époque Louis XIV, vers 1710-1715. Photo Kohn - Paris

Bâti de chêne et sapin, placage de palissandre de Rio, traverses en hêtre et en chêne, montants en noyer, tiroirs avec façade en sapin, fond en noyer, côtés en peuplier légèrement chanfreinés sur le champ supérieur et bronzes dorés Etiquette dans le tiroir supérieur à droite : inventaire numéro S 13732. L. 130 cm, P. 60 cm, H. 80 cm. Serrure du tiroir supérieur refaite. Estimation : 350 000 / 500 000 €

(Cette commode provient antérieurement d'une collection britannique sans que l'on ait pu retrouver la correspondance avec le numéro d'inventaire en question).

Provenance: Vente après décès, Christie's New York, 1er novembre 1989, lot 128

Rarissime commode en forme de tombeau en sarcophage à trois rangs de tiroirs superposés en palissandre de Rio, à effets de plume ornée d'un riche décor de bronzes dorés constitués de puissantes pattes de lion coiffées d'un enroulement à feuilles d'acanthe, quatre masques de satyres aux angles de la commode, les tiroirs ornés de six portants avec sur le tiroir central au milieu, un masque de Flore et au milieu des tiroirs supérieurs et inférieurs, un cartouche décoré de fleurs en forme de trèfle dit "à mosaïque" sur fond sablé et de rouleaux se terminant par des feuilles d'acanthe. La traverse inférieure à pont avec deux bronzes en "S" à feuilles d'acanthe. Le plateau plaqué également de palissandre avec sa lingotière de cuivre fondu.

Attribuée à Joseph Poitou, ébéniste du Duc d'Orléans depuis 1708 dont Charles Cressent épousa la veuve en 1719. Serrures à broches selon le modèle des meubles d'André-Charles Boulle. Parentés stylistiques d'un groupe de meubles avec les œuvres des Boulle et de Charles Cressent.

Cette commode se rattache à un groupe de meubles aux formes très arquées comprenant des commodes et des bureaux plats, se décomposant en deux groupes, le premier orné d'un décor de bronze appartenant au répertoire d'André-Charles Boulle, le second au répertoire des bronzes d'ornements de Charles Cressent.

COMPARATIFS
(1) Les meubles du premier groupe :
1.1) bureau plat à trois tiroirs en ébène, chutes à décor de mosaïques, illustré dans les albums Maciet (Musée des Arts Décoratifs) ;
1.2) commode en amarante plaquée de fi l à décor de sphinges, Sotheby's Londres, 31 mars 1978, lot 97 ;
1.3) commode à deux rangs de tiroirs en marqueterie d'écaille et de cuivre à chutes de mosaïques, vente Hubert de Givenchy, Christie's Monaco, 4 décembre 1993, lot 78 (prix 4.500.000 Francs), ancienne collection Marcel Bissey.

(2) Les meubles du second groupe :
2.1) bureau plat en amarante à veines noir à trois tiroirs estampillé NG, collection Ogden Phipps, Sotheby's New York, 19 novembre 2002, lot 105 ;
2.2) bureau plat en bois de violette, à chutes de sphinges à trois tiroirs, Christie's New York, French & Co, 24 novembre 1998, lot 30, ancienne collection Hubert de Givenchy
2.3) bureau plat en amourette mouchetée, à trois tiroirs, collection Wallace (F111, numéro 206, catalogue of furniture II) ;
2.4) commode à deux rangs de tiroirs dans les collections du Metropolitan Museum de New York (Ch. Cressent, A. Pradère, numéro 293, page 311) ;
2.5) commode en amourette mouchetée à chutes de mosaïques à quatre rangs de tiroirs, ancienne collection Bernard Baruch Steinitz, (Ch. Cressent A.Pradère, numéro 294, page 311) ;
2.6) commode en amarante de fi l, vente Reims, Maître Damoisy & Guizetti, 4 mars 1990 Paris, collection actuelle;
2.7) commode en console à un rang de tiroir, (Christie's New York, 24 octobre 2003, lot 25, A. Pradère, Ch. Cressent, numéro 306, page 312, ancienne collection Douglas Dillon).

On notera également que les meubles du second groupe sont souvent d'un dessin plus maîtrisé que ceux du premier groupe.
Ces meubles sont tous dérivés de la célèbre paire de commodes livrée par André-Charles Boulle en 1708 pour la chambre de Louis XIV pour le Grand Trianon et en particulier, par leur forme très arquée. Outre l'intérêt artistique de ces meubles, s'ajoute leur caractère de prototype des premières commodes en forme de sarcophage.

On se reportera en particulier à l'article écrit sur les premières commodes en forme de tombeau par Monsieur l'abbé d'Arrides dans l'Objet d'Art (juillet-août 1992, pages 50 à 65) où sont illustrées différentes commodes en forme de tombeau sarcophage ou à pont qui correspondent à la production des premières commodes produites dans le premier quart du XVIIIe siècle.

Alexandre Pradère, dans son ouvrage sur Charles Cressent, n'a pas signalé ces deux groupes de meubles à l'exception des commodes 2.4), 2.5) et 2.7). On constate d'une part, que les meubles du second groupe ont un répertoire de bronze emprunté à Charles Cressent et, d'autre part, qu'il existe des similitudes dans le décor de marqueterie de cuivre et d'écaille des cartels de Cressent parfaitement identifi és (cartel aux sphinges et à Léda, mouvement signé Mynuel, collection Monin à Paris ou cartel à décor de Diane, mouvement signé de Gourdain dans les collections Rothschild à Waddesdon Manor, numéro 7, page 66, tome I Furniture), avec le décor de marqueterie de la commode 1.3) et de la commode 2.7).

Les chutes à mosaïques (commodes 1.3), 2.4) et 2.5) que l'on retrouve sur d'autres commodes de cette époque, mais réalisées par d'autres ébénistes, peuvent aussi être attribuées à Charles Cressent sur la base d'une déclaration de Guillaume Lombard faite lors du procès des fondeurs à l'encontre de Charles Cressent en 1723, qui déclara avoir reparé et ciselé plusieurs coins de bureaux à mosaïques. On retrouve la mention d'un grand bureau en forme de tombeau à fl eurs et fonds de mosaïques, supporté par quatre pieds rentrants dit "genre de Cressent" de l'ancienne collection Choiseul Praslin (vente Paris 1793, numéro 250) ainsi que sur une commode attribuée à Charles Cressent provenant de la donation Huntington dans les collections du Palais de la Légion d'Honneur à San Francisco aux USA, non identifi ée par Alexandre Pradère, qui atteste de l'utilisation de ces chutes à mosaïques par Charles Cressent.

On notera que cette commode est le seul exemplaire à avoir conservé ses serrures à broche triangulaire que l'on retrouve sur les tables en console à un tiroir, réalisées par André-Charles Boulle et ses fils, mais aussi sur une paire de très belles commodes attribuées à André-Charles Boulle présentant le même décor de masques de Flore (vente 11 et 12 février 1979, Sotheby's, Monte Carlo). On notera que des masques de Flore se retrouvent également sur une paire d'encoignures de Charles Cressent figurant sous les numéros 182 et 183 dans l'ouvrage de référence d'Alexandre Pradère précité (illustration page 96).

Si la réputation et l'Œuvre de Charles Cressent n'est plus à faire, restent à découvrir celle de son maître Joseph Poitou et celle des débuts de Charles Cressent encore mal identifiés malgré les travaux récents d'Alexandre Pradère.

Il faut rappeler que Philippe Poitou (1642-1709), menuisier en ébène, épousa en 1672 Constance Boulle, sœur d'André-Charles Boulle. On sait que Philippe Poitou travailla dans l'atelier des Boulle. Après son remariage avec Catherine Sommer suite à la mort de sa première épouse, il travailla pour les Bâtiments du Roi tout au long du dernier quart du XVIIe siècle en profitant de la réputation de sa belle-mère, veuve du maître ébéniste Jacques Sommer et elle-même ébéniste. Il se fi t une spécialité des marqueteries d'ébène, laiton, cuivre et étain.
De son second mariage, il eut notamment Joseph qui épousa Claude Chevanne en 1708 et repris à cette occasion la maison de son père. La protection de Monseigneur le Duc d'Orléans est attestée dès son mariage puisqu'il lui consentit un brevet pour tenir boutique. Joseph Poitou réalisa ainsi des travaux pour le Duc d'Orléans au château de Saint-Cloud. C'est à sa mort en 1718, alors qu'il venait d'obtenir sa maitrise d'ébéniste, que

Charles Cressent épousa sa veuve lui permettant ainsi d'exercer la profession d'ébéniste, sans avoir à passer lui-même la maîtrise. On ignore à quelle date vint Cressent dans l'atelier de Joseph Poitou. On sait qu'il arriva à Paris après avoir été remarqué par Gilles-Marie Oppenordt lors des travaux réalisés dans la cathédrale d'Amiens au début du XVIIIe siècle. C'est probablement grâce à l'appui de ce dernier qu'il entra en relation avec les autres artisans privilégiés du Roi notamment avec François Girardon pour qui Cressent avait réparé des bronzes en 1714 (confère n° 81 et 82 du catalogue de sa deuxième vente faite en 1756).
Il est admis depuis les travaux réalisés sur Joseph Poitou et Charles Cressent en 1919 par Mademoiselle Ballot, que Cressent sculptait lui-même des modèles d'ornements de bronzes en sa qualité de sculpteur de l'Académie de Saint-Luc et on sait par le procès de 1723 intenté par la corporation des fondeurs, qu'il avait déjà composé à cette date la plupart de ses modèles identifiés depuis.

La description notamment des commodes dans l'inventaire après le décès de Joseph Poitou dressé le 2 juin 1719 (Archives Nationales, Minutier Central XIII-199) démontre que le palissandre et l'amarante avaient laissé la place à la marqueterie d'écaille et de cuivre.
Sont ainsi décrites dans cet inventaire :
- "trois commodes dont deux de palissandre avec ornements et serrures, prisées 85 Livres" ;
- "trois autres commodes dont deux de bois d'amarante et l'autre du Japon garnies de masques et de figures
de cuivre bronzé dont une petite, toutes garnies de leur dessus de marbre de différentes couleurs, prisées
650 Livres" ;
- trois commodes de bois de palissandre dont une garnie de mains, serrures et entrées et deux autres sans
ornement, prisées 85 Livres" ;
- une autre commode de bois des Indes garnie de bronze avec son dessus de marbre, prisée 70 Livres" ;
- une autre commode de bois de palissandre garnie de serrures seulement avec son dessus de marbre, prisée
45 Livres";
- quatre commodes de bois de palissandre dont deux sont garnies et les autres presque faites, prisées 120 Livres".
Il faut également souligner dans le catalogue de la première vente organisée par Charles Cressent (15 janvier 1749) sous le numéro 36 "une commode de bois de palissandre à quatre tiroirs de hauteur avec huit portants et entrées de bronze en couleur, le marbre de Ranse, de quatre pieds six pouces de long", dont le modèle correspond à celui de la commode 2.5) à l'exception du bois de placage.
L'examen du bâti de ces meubles démontre également une évolution. L'emploi du chêne dans la composition du bâti de la commode 1.3) est abandonné très rapidement au profit du sapin et du peuplier comme par
exemple sur la commode 2.6) dont le bâti est entièrement en peuplier. L'emploi du bois tendre fut privilégié par Charles Cressent pour faciliter l'adhérence du bois de placage sur le bâti, ayant toujours eu le soin de faire des ouvrages plus solides que ceux de ses confrères.
Ainsi l'ensemble de ces éléments mis bout à bout (marqueterie similaire des cartels connus de Cressent comparée à celle des commodes 1.3) et 2.7), répertoire des ornements de bronze de Boulle puis de Cressent),
permet d'avancer l'hypothèse sérieuse que cette commode est une production de l'atelier de Joseph Poitou influencée par la production des meubles d'André-Charles Boulle (tant dans la forme que le répertoire des
ornements de bronzes) et non d'André-Charles Boulle et de ses fils comme les experts ou historiens d'art le firent jusqu'à maintenant. On se reportera à la notice de Christie's de la vente d'Hubert de Givenchy de
la commode 1.3) qui reste fidèle à cette tradition d'attribution. La présence de l'estampille NG sur le bureau 2.1) qui correspond à celle du marchand mercier Noël Gérard n'est pas probante faute d'autres meubles du même répertoire estampillés de lui, outre le caractère disparate de son œuvre dû au fait qu'il était avant tout marchand mercier. Nous remercions Monsieur Calin Demetrescu, historien d'art, pour avoir commencé à travailler sur ces meubles et notamment sur cette commode, pour être parvenu aux conclusions développées ci-dessus, depuis étayées par la découverte d'autres meubles (cartel à Léda de la collection Monin et de la commode de la collection Huntington conservée au Palais de la Légion d'Honneur à San Francisco).

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES
Calin Demetrescu, "Le Style de la Régence", éditions de l'Amateur, mai 2003, pages 105, 107, 109 à 111.
L'Abbé d'Arrides, "Les Commodes Tombeaux", l'Objet d'Art, juillet-août 1992, pages 50 à 65.

Kohn - Paris. Vente du Vendredi 20 mai 2011. Drouot Richelieu - Salle 7 - 9, rue Drouot - 75009 Paris. Tel. +33 (0) 1 48 00 20 07