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Eloge de l'Art par Alain Truong
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26 février 2009

"Imaginaire de l’Arioste, l’Arioste imaginé" @ Musée du Louvre

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Jean Auguste Dominique Ingres (Montauban, 1780 - Paris, 1867), Roger délivrant Angélique , 1819, musée du Louvre, département des Peintures © RMN / Gérard Blot.

Souhaitant faire découvrir la richesse des confrontations entre les différents arts, le musée du Louvre propose, en février 2009,un parcours inédit sur l’imaginaire de cet illustre auteur italien que fut l’Arioste. Ludovico Ariosto (1474 - 1533), écrivain et homme de cour au service des princes d’Este, publie en 1516 à Ferrare la première édition du Roland furieux. Cet ample poème chevaleresque (près de 40 000 vers) respire l’exubérance, la grâce et la curiosité intellectuelle de la Renaissance italienne. Avec ses magiciens et ses forêts enchantées, ses combats fabuleux, ses chevaliers extravagants et ses troublantes héroïnes, c’est un formidable réservoir d’images. L’Arioste les puise dans la tradition romanesque et courtoise du Moyen Âge, qu’il conjugue à d’autres thèmes issus de l’Antiquité et de la culture littéraire et visuelle de son temps. Dès sa publication, l’oeuvre jouit d’une immense fortune, suscitant des interprétations multiples dans les arts figuratifs, au théâtre et à l’opéra. C’est à un libre cheminement à travers l’imaginaire du Roland, de ses sources et ses échos à la Renaissance jusqu’à quelques-uns de ses développements dans la France des XVIIIe et XIXe siècles, que cette exposition nous convie.

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Pisanello (dit), Antonio di Puccio di Giovanni (Vérone ou San Vigilio, 1394 ? - ?, 1450/1455), Coque d’un navire portée par un dragon et esquisse d’un dragon, plume et encre brune, lavis brun, pierre noire, musée du Louvre, département des Arts graphiques © Musée du Louvre.

L’Arioste trouve son inspiration dans la culture visuelle et littéraire de son époque, dont il réinterprète les thèmes, les images et les codes. L’univers qu’il met en scène dans le Roland furieux, publié pour la première fois à Ferrare en 1516, est ainsi empreint d’un imaginaire courtois et chevaleresque dont on trouve des échos chez de nombreux artistes de la Renaissance italienne, de Pisanello à Nicoló dell’Abate. Mais s’il s’approprie un héritage de récits et d’images, il n’en redessine pas moins les contours et les formes avec sa verve poétique et ses intentions propres. Les histoires de saint Georges combattant le dragon ou de Persée délivrant Andromède font par exemple l’objet de réinterprétations de la part de l’écrivain, qui figurent parmi les passages les plus célèbres de son oeuvre. Sa liberté d’invention, ses questionnements sur la nature humaine, la beauté et l’expressivité de sa langue ont à leur tour nourri la créativité d’artistes, notamment en France au XIXe siècle. À travers les amours, combats et voyages des chevaliers du Roland furieux, cette exposition propose une réflexion sur les influences réciproques de l’image et du texte dans la création artistique et littéraire. Le propos de l’exposition, essentiellement nourri par des oeuvres des collections du Louvre, prendra également appui sur des pièces exceptionnelles du musée Gustave Moreau et de la Bibliothèque nationale de France : les principales éditions italiennes du Roland furieux au XVIe siècle, dont l’editio princeps de 1516, seront présentées ainsi qu’un exemplaire unique du poème illustré par des dessins originaux de Gustave Doré.

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Biagio Pupini, dit Biagio dalle Lame (Bologne, documenté de 1511 à 1551), Roger délivrant Angélique ou Persée délivrant Andromède, plume et encre brune, lavis brun, rehauts de blanc, papier beige, musée du Louvre, département des Arts graphiques © Musée du Louvre.

DAMES ET CHEVALIERS, AMOURS ET ARMES

Chevaliers errants
L’univers chevaleresque et courtois issu du Moyen Âge, absolument révolu pour l’Arioste, est déjà à son crépuscule pour un artiste comme Antonio Pisanello (1394 ? - vers 1450), actif à Ferrare et à Mantoue et dont l’écrivain ne pouvait ignorer les oeuvres. La confrontation entre les images laissées par le premier et les descriptions du second met en lumière la complexité du rapport de l’Arioste à cet héritage, où se mêlent nostalgie et ironie, mémoire des antiques traditions et irrespect d’une création ludique. La figure clef du chevalier, avec ses valeurs et ses attributs, sera au coeur de cette confrontation.

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Artiste du cercle d’Amico Aspertini (Bologne) Deux moitiés droites d’un candélabre avec des motifs anthropomorphes, zoomorphes et végétaux, un vase ardent, un griffon de profil, une patte posée sur le cimier d’un casque antique, musée du Louvre, département des Arts graphiques © Musée du Louvre.

L’alta fantasia
Les effets de miroir du premier vers du poème n’est qu’un faible présage de la complexité du plan d’ensemble du Roland Furieux et de la subtilité de ses voies narratives. Le choix narratif de l’Arioste – unité dans la diversité, fantaisie sous contrôle – présente une étonnante coïncidence avec la mode contemporaine, dans les arts visuels, des grotesques.
Dans les dernières années du XVe siècle, des humanistes curieux d’archéologie dégagent à Rome des salles souterraines et y découvrent des peintures murales, où s’enchevêtrent des motifs figuratifs et des ornements qui déploient librement leurs gracieuses symétries. Avec le goût de la Renaissance pour l’entrelacs, la métamorphose et le monstrueux, s’esquisse une comparaison éclairante pour appréhender la tension dans l’oeuvre de l’Arioste entre une fantaisie apparemment chaotique et la maîtrise classique de la structure et des éléments de son récit.

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Girolamo di Tommaso, dit Girolamo da Treviso (Trévise, 1408 - Boulogne-sur-Mer, 1544), Six femmes marchant vers la gauche, deux tenant un éventail, plume et encre brune, lavis gris-brun, rehauts de blanc, pierre noire, papier lavé de gris, musée du Louvre, département des Arts graphiques © Musée du Louvre.

Figures de femmes
Autre figure évoquée dès l’incipit, la femme occupe une place prépondérante dans le Roland furieux. La diversité des héroïnes qui l’habitent laisse bien voir l’étendue des sources qui inspirent l’Arioste. Victime expiatoire comme Andromède ou guerrière digne des Amazones, la femme décrite par l’Arioste relève d’un imaginaire polymorphe et largement tributaire de l’antique, des codes chevaleresques et courtois. Il est aussi empreint du regard du poète sur la cour des Este et ses femmes illustres. Autant de représentations et de modèles féminins, dont on trouve des échos chez de nombreux artistes de l’époque, comme Nicolò dell’Abate.

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Antoine-Louis Barye (Paris, 1795 - Paris, 1875), Angélique et Roger montés sur l’hippogriffe, bronze à patine verte, musée du Louvre, département des Objets d’arts, déposé au département des Sculptures © Musée du Louvre

ROGER ET ANGÉLIQUE : VISIONS DU XIXe SIÈCLE FRANÇAIS
Les artistes romantiques s’inspirent volontiers des grandes oeuvres poétiques de la fin du Moyen Âge et de la Renaissance : Dante, le Tasse, Shakespeare. En France, l’Arioste a ses fidèles, et sa fortune persiste tout au long du siècle. Les Salons exposent régulièrement des oeuvres peintes, des dessins ou des sculptures qui empruntent leurs sujets au Roland furieux. Ingres, Delacroix, Barye ou Moreau s’inspirent du poème, qui connaît également une importante fortune éditoriale. En 1879 paraît ainsi chez Hachette une édition du Roland furieux illustrée par Gustave Doré. Un exemplaire rare de cette édition, enrichi d’une somptueuse reliure néo-renaissance, sera présenté aux côtés d’un précieux recueil de 36 dessins originaux à la plume qui ont servi à préparer l’ouvrage.
L’épisode de Roger et Angélique se révèle particulièrement fécond dans l’imaginaire de ces artistes : lieu d’un combat héroïque chez Delacroix, image symbolique d’un abandon total au désir chez Moreau, il est pour Ingres le prétexte à la mise en scène érotique d’un nu féminin offert. Cet imaginaire devient la source de rêveries et d’interprétations nouvelles où l’érotisme, l’héroïsme et l’allégorie se croisent.

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Jean Auguste Dominique Ingres (Montauban, 1780 - Paris, 1867), Auguste Dominique Ingres, Angélique, étude pour Roger délivrant Angélique, 1819, musée du Louvre, département des Peintures © RMN / Gérard Blot.

PARIS.- In February 2009, with a view to exploring fertile confrontations between art forms, the Louvre launches an unprecedented journey into the imaginative world of the illustrious Italian poet Ariosto. Ludovico Ariosto (1474–1533), a writer in service of the dukes of Este, published the first edition of Orlando furioso in Ferrara in 1516. This massive glorification of chivalry in all of its elements (nearly 40,000 verses) amply conveys the exuberance, grace and intellectual curiosity of the Italian Renaissance. With its magicians and enchanted forests, its fabulous battles, its extravagant knights and its troubling heroines, this work is a mother lode of images. Ariosto draws inspiration from traditions of courtly love and medieval romance, which he combines with other themes derived from Antiquity as well as literary and visual influences stemming from the culture of his time. Orlando furioso was an immediate success upon its publication, prompting an outpouring of interpretations in the figurative arts as well as in theater and opera. This exhibition invites visitors on a voyage of discovery through the imagined universe of Ariosto’s Orlando, encompassing both its
sources and its echoes, from the Renaissance to some of its later developments in France of the 18th and 19th centuries.

Ariosto drew his inspiration from the visual and literary culture of his time, reinterpreting its themes, images and codes. The universe he reveals in Orlando furioso, published for the first time in Ferrara in 1516, therefore opens up an imaginative space, impregnated with the elements of chivalry and courtly love, which would be taken up in the works of many artists of the Italian Renaissance, from Pisanello to Nicoló dell’Abate. But while appropriating a heritage of legends and images, Ariosto reshaped its landscape with his poetic verve and his own ideals. For example, the episodes of Saint George slaying the dragon or of Perseus delivering Andromeda are significantly reinterpreted by the poet, and remain among the most celebrated adventures in this epic work. Ariosto’s freedom of invention, his exploration of the ambiguity of the human condition, and the beauty and expressiveness of his language were to nourish the creativity of visual artists, notably in nineteenth-century France. Through the romances, battles and travels of the knights of Orlando furioso, this exhibition offers a reflection on the mutual interplay of influences between images and text in artistic and literary creation. The concept of the exhibition, essentially composed of works from the Louvre’s collections, is also conveyed through a number of exceptional items loaned by the Musée National Gustave Moreau and the Bibliothèque Nationale de France. The main Italian editions of Orlando furioso appearing in the 16th century, including the editio princeps of 1516, will be on view, together with a rare surviving copy of a French edition of the poem illustrated with original drawings by Gustave Doré.

The itinerary of the exhibition, spanning two rooms, reflects the articulation of its title—Ariosto’s Imaginative World, Ariosto Imagined. The selection of works presented in these two rooms, one devoted to the Renaissance, the other to nineteenth-century France, is not limited to purely illustrative works. The first is organized into three sections, evoking in turn the central couple of the poem, knights errant and their ladies, then the themes of Ariosto’s very own alta fantasia, and finally his treatment of female characters. The second room brings together, on the theme of Ruggiero and Angelica, works by Delacroix, Ingres, Barye, Moreau and Doré. Some of Fragonard’s drawings inspired by his reading of Ariosto provide a transition between the two rooms, as they are at once faithful illustrations of the poem and remarkable exploits of creative improvisation.

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Jean-Honoré Fragonard , L'Arioste dédie son poème à Hippolyte d'Este © Musée du Louvre, département des Arts graphiques.

KNIGHTS AND LADIES, COURTLY LOVE AND BATTLES
Knights errant

The universe of chivalry and courtly love originating in the Middle Ages, certainly no longer holding sway in the time of Ariosto, was already waning for an artist like Antonio Pisanello (1394?–c. 1450), active in Ferrara and Mantua, and whose works could not possibly have been unknown to the poet. The confrontation between the images wrought by the first and the descriptions penned by the second underscores the complexity of Ariosto’s relationship with this heritage, which blends yearning for the past with irony, the cataloguing of ancient traditions with the irreverence of playful caricature. The central figure of the knight, with his values and attributes, is key to this confrontation.

Ariosto’s alta fantasia
The dense pattern of allusions that will characterize the entirety of Orlando furioso is already apparent from the very first canto, as is the subtlety of the poet’s narrative pathways. Ariosto’s narrative choice—unity in diversity, with the narrator himself in complete control of the pace and direction of narrative development—offers an astonishing comparison with the penchant for the grotesque, which characterized the visual arts during his time. In the last years of the 15th century, humanists eager to explore Rome’s archaeological record uncovered frescoes beneath the city, in which figurative motifs are enmeshed with ornamentation giving free rein to graceful symmetry. Associated with the Renaissance predilection for interwoven themes, metamorphosis and monsters, we gain insight into the overriding tension in Ariosto’s work between the riotous effusions of an apparently chaotic imagination and the classical mastery of the structure and components of his narrative.

Treatment of women.-
From the very opening words of the poem, female heroines also figure prominently in Orlando furioso. Their diversity reflects the wide scope of Ariosto’s sources of inspiration. Whether sacrificial victims like Andromeda or warriors against which any Amazon would pale in comparison, Ariosto’s heroines emerge from a polymorphous imagination, largely influenced by Antiquity as well as the codes of chivalry and courtly love. The poet also draws inspiration from the illustrious women of the Este court, giving rise to a multiplicity of representations of women and feminine models, which resonate with those portrayed by many of the artists of the period, such as Nicolò dell’Abate.

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Jean Bernard Duseigneur, dit Jehan, Roland furieux, musée du Louvre © Musée du Louvre / Pierre Philibert.

RUGGIERO AND ANGELICA: NINETEENTH-CENTURY FRENCH VISIONS.-
Romantic artists drew inspiration from the major poetic works of the late Middle Ages and the Renaissance—Dante, Tasso, Shakespeare. Ariosto had many followers in France, and his fame endured throughout the entire Romantic period. Salons regularly exhibited painted works, drawings or sculptures taking themes from Orlando furioso as their subjects. The works of artists such as Ingres, Delacroix, Barye and Moreau depicted episodes from this epic poem, which was published in numerous editions. In 1879, Hachette published a French translation of Orlando furioso illustrated by Gustave Doré. A rare surviving copy of this edition, encased in a sumptuous neo-Renaissance binding, will be presented alongside a precious collection of 36 original pen-and-ink drawings used to prepare this publication. The episode of Ruggiero and Angelica was particularly favored by these artists: rendered as a heroic battle by Delacroix, interpreted as a symbol of complete and utter abandonment to desire by Moreau, for Ingres it becomes the pretext for an erotic staging of a female nude as sacrificial victim. This imaginative world is the wellspring of dreams and new interpretations in which eroticism, heroism and allegory intermingle.

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Coupe, Guerrier casqué en buste de profil à gauche; "Bradamante", musée national de la Céramique de Sèvres © RMN / Christian Jean.

Le parcours de l’exposition, organisé en deux salles, reflète l’articulation de son intitulé – Imaginaire de l’Arioste, l’Arioste imaginé. Le choix proposé dans ses deux salles, l’une consacrée à la Renaissance, l’autre au XIXe siècle français, n’a pas privilégié les oeuvres purement illustratives. La première s’articule en trois volets, évoquant successivement le couple central du poème, dames et chevaliers errants, puis les motifs de l’« alta fantasia » chère à l’Arioste. La seconde salle rassemble autour de Roger et Angélique des oeuvres de Delacroix, Ingres, Barye, Moreau et Doré. Quelques-uns des dessins que la lecture de l’Arioste a inspirés à Fragonard permettent d’assurer la transition entre les deux salles ; elles s’imposent à la fois comme de fidèles illustrations du poème et de remarquables essais d’improvisation créatrice.

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