Günter Grass, Gao Xingjian, "L'Ombre des mots" @ Musée Wurth France Erstein
Gao Xingjian, La Fin du monde, 2006. Encre de Chine sur toile. 240 x 350 cm. Courtesy, collection de l’artiste, © Gao Xingjian.
La quatrième exposition du Musée Würth France Erstein est consacrée à deux artistes pluridisciplinaires: Gao Xingjian. En chinois, le nom de famille (Gao) se place toujours avant le prénom et Günter Grass. On connaît ces deux artistes, tous deux Prix Nobel de littérature, pour leurs écrits, mais ils peuvent cependant être qualifiés, l'un comme l'autre, d'artiste total, mêlant dans leur pratique l'écriture, la peinture, la réalisation cinématographique (Gao Xingjian) et la scultpture (Günter Grass).
Le Musée Würth France Erstein reprend un choix de tableaux de Gao déjà exposé au Museo Würth La Rioja en 2008, mais élargit le concept de l'exposition en opposant l'œuvre délicate et minimaliste de Gao à une sélection des grands cycles d'aquarelles et de dessins à l'encre de Günter Grass appartenant à la Collection Würth – fait qui a bien entendu largement contribué à l'idée de cette mise en parallèle.
Pour Gao Xingjian, la pratique picturale prend le relais sur les mots lorsque ceux-ci s'essoufflent, tandis que pour Günter Grass, elle naît du même geste graphique. En s'affranchissant de l'écriture pour accéder à la forme peinte, le premier sépare rigoureusement les deux moyens d'expression, tandis que le second noue les deux disciplines l'une à l'autre, aussi bien dans le processus de création que sur la feuille de papier.
Cette rencontre au Musée Würth France Erstein se propose de faire découvrir sous un angle inhabituel le travail plastique de deux auteurs, à la fois poètes, romanciers, peintres et hommes de théâtre.
© Gao Xingjian - Photo Frédéric Langel
« Que je peigne ou que j’écrive, j’essaie de créer une vision intérieure. » Gao Xingjian
« Je dessine toujours, même lorsque je ne dessine pas, parce que je suis occupé à écrire ou concentré à ne rien faire. » Günter Grass
© ADAGP 2009 - Photo Frédéric Langel
L’exposition propose un dialogue entre deux artistes, à la fois poètes, romanciers, peintres et hommes de théâtre. Connus pour leurs travaux littéraires, ils revendiquent chacun une pratique picturale. La rencontre entre ces artistes pluridisciplinaires permet d’esquisser deux portraits singuliers marqués par l’histoire du xxe siècle.
Gao Xingjian, artiste dépossédé de son art et de ses racines par la Révolution culturelle chinoise, reste cependant empreint d’un idéal de beauté. Tout son œuvre participe d’une quête des origines de la peinture et de la littérature qui tend à révéler la primauté de l’individu hors de toute doctrine idéologique.
Tout l’oeuvre de Günter Grass est imprégné de l’histoire de l’Allemagne. Artiste engagé, ouvert sur le monde, il maîtrise de nombreux registres, tous foisonnant de mots et de formes. Les deux artistes se rejoignent dans une forme de quête, celle de l’enfance perdue, de la liberté de l’individu et de l’utopie d’un monde plus juste.
© Gao Xingjian - Photo Frédéric Langel
Gao Xingjian subit durant la Révolution culturelle chinoise (1966-1976) la volonté de contrôle des esprits et de la création artistique par le régime. Cette vision d’un destin collectif déterminé par les objectifs politiques d’un régime totalitaire est, pour lui, voué à l’échec et à la destruction.
Ses oeuvres sont traversées par des motifs évoquant une civilisation menée vers la ruine, l’inconnu ou la mort. Cependant, Gao Xingjian ne conçoit pas l’acte de création comme un propos politique, mais plutôt comme une quête de la beauté car elle se transmet au-delà des générations, tandis qu’un art politique reste contextualisé et donc périssable.
© ADAGP 2009 - Photo Frédéric Langel
L’ouvrage Mon siècle, publié en 1999, est composé d’une centaine de courts récits, partiellement autobiographiques. Chaque texte représente le regard d’un narrateur différent sur des événements très divers de l’Histoire, mais aussi des épisodes de la vie personnelle de Grass. Les récits sont tous accompagnés d’une aquarelle qui illustre et date l’événement. Il existe deux versions de cette série.
Dans la première, Grass recouvre toute la surface de la feuille d’écriture et de peinture. La deuxième, présentée ici, est constituée uniquement de dessins. Elle est davantage conçue selon un principe de mise en page éditorial ; les parties blanches étant destinées à accueillir le texte imprimé.
© Gao Xingjian - Photo Frédéric Langel
Face à un système collectif totalitaire, Gao Xingjian a choisi comme défense de se recentrer sur l’individu, notion qu’il considère comme une valeur universelle.
L’échelle de temps privilégiée dans son oeuvre est celle vécue par l’individu : l’instant. Le temps de la création pour l’artiste, celui de la rencontre avec l’oeuvre pour le visiteur. Gao fixe sur le support une succession d’instants qui construisent une identité, une mémoire et qui permettent à chacun d’éprouver une expérience esthétique. La technique de l’encre de Chine, au travers des lavis, taches et traits permet à l’artiste de suggérer des temporalités différentes au sein d’une même oeuvre.
© ADAGP 2009 - Photo Frédéric Langel
Conçu à la suite du troisième voyage en Inde de Günter Grass, l’ouvrage "Tirer la langue" constitue un triple reportage autobiographique avec un cycle d’une soixantaine de dessins, un journal en prose et un poème.
Günter Grass part se confronter à la misère, la surpopulation et la pollution des bidonvilles de Calcutta. Il se retrouve ainsi face à un sujet qui lui est cher : la discrimination sociale. Il consigne en notes et en croquis ses impressions et ses visions de la ville dans des carnets de voyage. Les lignes sinueuses et tourmentées des dessins traduisent tout à la fois l’état de nervosité, d’effroi et de fascination de l'écrivain.
Grass choisit comme thème central de ses recherches réalisées en Inde le récit mythologique de la déesse noire Kali, à la fois incarnation et symbole de la destruction et de la fécondation.
© Gao Xingjian - Photo Frédéric Langel
La notion de quête est au coeur du travail littéraire et pictural de Gao Xingjian. Son roman "La montagne de l’Âme" relate le voyage initiatique d'un homme qui quitte la capitale chinoise pour fuir les violences politiques de la Révolution culturelle. Les errances du personnage constituent un double voyage à la fois géographique, à travers des régions reculées attachées à leurs traditions millénaires, et intérieur, au travers d’une réflexion philosophique sur l’individu.
L’évocation de la quête apparaît chez Gao Xingjian comme un éloge de la fuite ; dans ses oeuvres, la fuite est toujours conçue comme une quête de liberté : elle est moteur de la création et permet à l’artiste de se sentir "vivant".
© Gao Xingjian - Photo Frédéric Langel
Gao Xingjian est un marcheur solitaire pour qui la nature est à la fois une référence directe à la campagne chinoise qu’il aimait parcourir mais aussi une évocation des paysages intérieurs qui l’habitent. En arpentant la nature, le rythme de la marche devient source de méditation pour l’homme, sa pensée se libère. De même, ce sont les scansions de la musique répétitive de compositeurs tels que Bach, Messiaen, Glass ou Schnittke qui permettent à l’artiste d’atteindre la concentration à laquelle il aspire. Dans l’acte de création, il retranscrit le souffle et les rythmes puisés dans le paysage.
Ainsi l’exploration des quatre éléments, la terre, l’eau, le feu et l’air, au moyen de l’encre de Chine participe de la volonté de Gao Xingjian de retrouver l’essence du paysage.
© ADAGP 2009 - Photo Frédéric Langel
L’ouvrage "Fundsachen für Nichtleser", publié en 1997, regroupe un ensemble d’une centaine d'aquarelles dans lesquelles Günter Grass s’attache à une présence devenue si familière qu’il ne la voit plus et qu’il nomme ses "objets trouvés". Certains de ces objets sont les outils mêmes que l’artiste utilise : des plumes d’oies ou de mouettes ramassées lors de ses promenades et taillées en une pointe qui offre de nombreuses possibilités graphiques, ou encore sa machine à écrire Olivetti sur laquelle il retranscrit la première version corrigée d’un roman.
Sur chaque feuille de papier, l’artiste inscrit immédiatement et avec le même pinceau un court poème dans l'aquarelle encore humide. Il qualifie cette association entre poésie et peinture, d’"aquapoème" combinaison des mots aquarelle et poème.
09 oct.-16 mai 2010. Musée Wurth France Erstein Rue Georges Besse BP 40013 67150 Erstein. T. 33 (0)3 88 64 74 84 - mwfe.info@wurth.fr









