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© Nicolas Guérin

« Je ne sais pas, moi, vivre ou fabriquer un objet, spectacle, film autrement qu’à la première personne. C’est sûr. Je suis absolument partout, dans tous les personnages, démultipliés, et ceux qui ne sont pas moi ce sont des êtres que j’ai connus. Je ramène tout à moi et c’est ce qui me donne l’énergie de travailler. Je n’en connais pas une autre. Et aussi le plaisir de m’adresser aux autres, car j’ai toujours fait un théâtre et un cinéma où je ne me sépare pas du public : je veux lui dire ce qui, pour moi, compte le plus. Je pense qu’on existe toujours, contre ou avec, par rapport aux gens à qui l’on parle. Pour y arriver, il s’agit de trouver en soi cette nécessité qui fasse que les gens, à leur tour vont la trouver aussi. » Patrice Chéreau, J’y arriverai un jour, Actes Sud, 2009

Depuis son plus jeune âge, Patrice Chéreau entretient une relation privilégiée avec le Louvre. Son père était peintre, sa mère dessinatrice et il s’est intéressé très tôt aux beaux‐arts. Le musée du Louvre a joué un rôle important dans la construction de sa sensibilité esthétique. Créateur en prise  directe avec le présent, il est en même temps le dépositaire attentif et inspiré de notre héritage artistique. Après les nombreux triomphes qu’on lui connaît au théâtre, à l’opéra et au cinéma, Patrice Chéreau revient aujourd’hui au Louvre. Invité à poser son regard sur le musée et ses collections, il propose un thème que toute son oeuvre illustre : « les visages et les corps ». Ici, ces visages et ces corps sont ceux des oeuvres qu’il a choisies pour son exposition installée salle Restout. Ceux aussi des acteurs des spectacles qu’il va créer dans d’autres salles du musée. Ceux enfin des chorégraphes, musiciens, plasticiens, cinéastes, écrivains qu’il réunit autour de lui. Ceux bien sûr, des visiteurs et des spectateurs qui viendront partager ses émotions, son approche unique de l’art et de la vie.

En demandant à Patrice Chéreau de succéder à Pierre Boulez et Umberto Eco pour être le « grand invité » du Louvre, je savais que son engagement artistique serait « total », comme on parle d’ « oeuvre d’art totale ». J’espérais également que les salles du Louvre lui inspirent un désir de théâtre. La magie des lieux a opéré grâce à la rencontre qu’il faisait, au même moment, avec le texte du Norvégien Jon Fosse : Rêve d’automne. C’est dans le cadre d’un partenariat exceptionnel entre le Louvre et le Théâtre de la Ville que sera créé ce spectacle. Dévoilée au début du mois de novembre au Louvre, dans le salon Denon, la pièce de Jon Fosse est produite par le Théâtre de la Ville, qui la présentera ensuite pendant deux mois dans un décor de Richard Peduzzi. Rêve d’Automne constitue l’élément central d’une programmation qui réunit des artistes et des projets rares. Patrice Chéreau l’a conçue comme un festival idéal, comme une oeuvre unique et protéiforme. Henri Loyrette, président‐directeur du musée du Louvre

Être l’invité du Louvre, qu’est‐ce que cela signifie ? La réponse est sans doute différente pour chacun : être un « grand » programmateur, un maître de cérémonie, un visiteur particulier ? Au cinéma, au théâtre ou à l’opéra, mon métier est de mettre en scène, de faire apparaître un corps dans un espace, d’éveiller un visage pour qu’il nous raconte une histoire. Au Louvre, il en sera de même : j’assimile le travail que j’y prépare à une oeuvre, une mise en scène, un opus unique, tel une nouvelle Tétralogie, un nouveau Peer Gynt, une nouvelle Reine Margot. Elle s’appelle cette fois‐ci : Patrice Chéreau au Louvre, mais son vrai titre est : Les visages et les corps.

Faire cet opus unique à plusieurs facettes, cela veut dire y passer autant de temps qu’à la préparation d’un film, en régler les détails aussi minutieusement qu’au théâtre, s’interroger toujours  et jusqu’au dernier moment sur la cohérence de l’ensemble, le pourquoi des choses.

Quels visages, quels corps ? Dans quels espaces ? Quels films, quelles chorégraphies ? Quelles discussions ? Avec qui ?

Le hasard aura voulu que je découvre, alors que je parcourais les salles et les galeries du Louvre, la pièce du Norvégien Jon Fosse, Rêve d’automne. Un homme et une femme qui se sont connus il y a  longtemps se retrouvent dans un cimetière, ils se reconnaissent dans un combat qui les conduira, à travers les générations qui les précèdent et celles qui les suivent, de la vie à la mort. Le musée comme un cimetière ? La lecture de cette pièce a fait renaître en moi un désir de théâtre, l’envie de convoquer ces personnages pour quelques nuits dans une salle du Louvre, le salon Denon. Ce seront Valeria Bruni‐Tedeschi, Marie Bunel, Pascal Greggory, Michelle Marquais, Bulle Ogier, Clément Hervieu‐Léger, Alexandre Styker et Bernard Verley, qui emmèneront ensuite le salon Denon, réinventé par Richard Peduzzi, au Théâtre de la Ville (du 4 décembre 2010 au 25 janvier 2011), puis sur plusieurs scènes de France et d’Europe. L’ombre envahissante du désir et du deuil unis dans un même mausolée, un rêve en automne.

La pièce de Jon Fosse est au centre de ce que je propose au Louvre à travers le théâtre, la musique, laLa pièce de Jon Fosse est danse, la parole, la peinture, le cinéma et la photographie. Au coeur de ce dispositif, une exposition dans la salle Restout réunira des peintures du Louvre, du musée d’Orsay et du Centre Pompidou ainsi que des photographies, des dessins. De Rembrandt à Bacon, de Titien à Courbet, Picasso ou Nan Goldin, l’exposition sera comme le livret de cette partition qui se jouera dans plusieurs lieux du musée. Je voudrais qu’un visiteur qui n’aurait assisté à aucun des spectacles ou événements de ce mois de novembre tombe presque par hasard sur mon exposition et y découvre ce que raconte Les visages et les corps. Comme pour le livre que le Louvre éditera. Entre les oeuvres exposées et les spectacles, j’imagine un va‐et‐vient permanent. Aller et retour.

Est‐ce que l’accrochage parlera du désir et donc de Rêve d’Automne ? De la dépression et de la longue léthargie du corps au sortir de la folie les Wesendonck Lieder, joués et chantés par Waltraud Meier dans les salles de peinture espagnole ? Sera‐t‐il au contraire comme une grande réflexion sur la peinture, sur le portrait, sur les corps ? Et quels corps ? Le désir, l’absence de désir, la mort du désir, le corps malade, les mutilations ?

Nous nous sommes fixés une obligation absolue de narration, d’une narration unique qui engloberait tout, tous les mots qui seront prononcés, les musiques qu’on donnera à entendre, les déplacements des corps dans l’espace. Quelque chose qui tournera autour du désir, de la chair (la chair, ce pourrait être l’autre titre de tout le projet). Chez Wagner, donc, la folie, mais aussi l’éblouissement final, l’apaisement du corps, la lumière du visage. Chez Bernard‐Marie Koltès, Romain Duris jouant La Nuit juste avant les forêts), les mille et une nuits d’un homme qui meurt. Chez Pierre Guyotat, dont je lirai Coma, la renaissance de l’esprit. Chez les chorégraphes Thierry Thiêu Niang, Boris Charmatz, Clara Cornil, Emmanuelle Huynh et Mathilde Monnier, d’autres corps, d’autres générations, avec ces amateurs qui viendront danser dans les salles et, à travers des hommages à Merce Cunningham et Odile Duboc, la question de ce qui se transmet ou s’oublie. Au cinéma, les films que j’ai réalisés et Odile Duboc, la question de ceux des autres, que j’aime, qui parlent aussi des visages et des corps (Nuri Bilge Ceylan, Tsai Mingliang, Arnaud des Pallières, Steve McQueen). Et la musique, celle de Berg ou de Stravinski, jouée par Daniel Barenboim et le West‐Eastern Divan Orchestra. Parce qu’on peut aussi dire que le thème, ou le scénario général de tout cela, c’est ce que le Louvre lui‐même me raconte, ce qui se transfuse du Louvre dans mon travail, ces portraits, ces visages que j’aime et qui me bouleversent, cette longue file de regards, de bouches, d’enfance et de rides, tous ces visages que je voudrais filmer ou mettre en scène.

Tous ces corps et les visages que je veux partager avec le public du Louvre et, encore une fois, cette façon singulière de raconter le monde à travers mon propre désir, celui qui me fait aimer le corps d’un acteur autant qu’un tableau, le regard d’une actrice ou la nudité obscène, la chasteté d’un corps qui se refuse. Ce travail que chaque visiteur fait sans doute en secret, cette façon de relier les oeuvres d’art à ses propres émotions, à ses souvenirs les plus intimes, et que je voudrais donner à voir. Patrice Chéreau

4 novembre 2010 – 31 janvier 2011. Salle Restout (Salle 43 du parcours des Peintures françaises, aile Sully, 2ème étage)